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Cette dernière tourne de plus en plus autour dun problème
dArchimède : la relation avec lautre, les rapports
entre la représentation de soi et de lautre. Les identités
modernes deviennent plus éclatées et, en fin de compte,
plus disparates. De plus en plus souvent, les conflits mondiaux
éclatent pour des raisons culturelles et religieuses, lantagonisme
Est/Ouest ne déterminant plus les identités. La globalisation
culturelle sinsère désormais dans le contexte
contradictoire des Etats-nations dune part et des processus
économiques, politiques, technologiques, supranationaux dautre
part. En fait, homogénéisation et différenciation
vont de pair. Mais quelle forme prend la convergence de la tradition
culturelle et de linnovation technologique ?
Les grands acteurs occidentaux de la politique et de léconomie
internationales exercent de fortes pressions sur le reste du monde
pour imposer la modernisation telle quils lentendent.
Or les sociétés et les cultures qui subissent celles-ci
entrent en conflit avec elles-mêmes. Sont particulièrement
visées les cultures de lislam comme celles traditionnelles
du Caucase, les cultures anciennes dAfrique, celles de certains
pays dAmérique latine ou dAsie. Nous sommes témoins
dun conflit politique et économique virulent sur la
nature de lordre et de lidentité publics. La
révolte contre la modernité occidentale et linstrumentalisation
politique du concept didentité aboutissent à
des conflits fondamentalistes, comme en Algérie ou en Afghanistan,
au Soudan, en Inde ou au Pakistan. Les tendances fondamentalistes
sont essentiellement antimodernes. Toutefois, la prise de conscience
des différences culturelles peut aussi aboutir à la
revendication dun dialogue interculturel comme base de tout
nouvel ordre politique. Tout est désormais hors contrôle.
Comment le monde pourra-t-il sadapter à cette multiplication
didentités ? Pour lheure, au lieu daboutir
à une « unification culturelle », la globalisation
a eu pour effet une standardisation technique, une uniformisation
sans véritable unité. La culture actuelle nest
plus la culture dun lieu, mais la culture dun moment.
La profonde crise structurelle des pays en voie de développement
montre à quel point la transition vers la modernité
est douloureuse. Nous vivons le temps de la politisation des différences
culturelles comme forme extrême des tendances fondamentalistes.
La conscience de sa culture se transforme en tremplin des antagonismes
politiques, avec la recherche individuelle exacerbée de lidentité,
dans laquelle les mouvements les plus radicaux prennent le dessus.
La civilisation mondiale a perdu le pôle de luniversalité
cohérente, remplacé par la multitude des universalités
en lutte pour lhégémonie.
Les crises économiques de ces dernières années
- particulièrement celles de 1997 et de 1998 en Asie, au
Brésil et en Russie - nont conduit à aucune
autocritique sérieuse des joueurs en Bourse du globe, pas
plus quà une profonde remise en question du système.
Une chose devient cependant évidente : le libéralisme
de léconomie mondiale ne peut plus être considéré
comme dogme infaillible. Il ne peut plus être transposé
dans tous les systèmes économiques du monde sans connaître
lhistoire culturelle et religieuse de chaque pays. Les valeurs
culturelles prennent soudain une importance primordiale pour les
flux des capitaux internationaux. De façon réaliste,
on devrait en conclure que tous les facteurs déterminants
pour léconomie et la politique doivent être pris
en compte dans le calcul des facteurs de risque et la mise au point
des stratégies de sécurité - et donc la culture
et la religion. Il est actuellement question de mettre au point
un système davertissement, et lex-président
allemand Roman Herzog a même parlé dun «
impératif politique sécuritaire ».
Nous devons donc nous poser la question élémentaire
: pourquoi tel développement est-il possible en Europe ou
en Amérique du Nord, alors quil est impossible au Kenya,
en Arabie saoudite ou au Brésil ? Pour y répondre,
il faut comprendre tous les facteurs qui contribuent au développement
de lEtat et de son économie sous une forme holistique
(1). Les analyses financières sen ressentiront. Sous-estimée
jusquà présent par la Realpolitik, lhistoire
culturelle savère indispensable pour comprendre les
véritables logiques de la pensée et de laction
dune société et de son économie - le
mouvement interne. Il est étonnant et dangereux à
la fois que les spéculateurs du globe tirent si peu de leçons
des crises. Au lieu de changer les structures du système
et de prendre en considération les facteurs culturels et
religieux, on na fait que des arrangements de façade.
Pourquoi faut-il changer de paradigmes en observant la politique
et léconomie ? Quels éclaircissements nous apporte
la prise en compte de la dimension culturelle et anthropologique
de léconomie et de la politique ? La vie humaine a
ceci de particulier quelle se manifeste sous une extraordinaire
diversité de formes. En anthropologie, il est convenu dappeler
« culture » cette diversité de modes de vie.
Réussir une politique économique de développement
à long terme suppose de saisir les paramètres culturels
dominants et den déduire des « éléments
de planification » opérationnels. Les décideurs
politiques et économiques constatent de plus en plus souvent
que des projets techniquement « corrects » de la politique
de développement ne remplissent pas tous leurs objectifs
ou sont inefficaces. Seules les analyses ciblées de lenvironnement
culturel peuvent assurer le succès dun projet de développement
économique. Il sagit de comprendre les différentes
cultures à travers les valeurs qui leur sont propres. Les
experts économiques doivent considérer que toute réalité
est aussi une réalité culturelle telle quelle
sexprime dans les pensées et les actes, y compris les
actions économiques. En Russie, les économistes occidentaux
ont dû constater, après des années dimplantation
de léconomie de marché capitaliste, que le pays
nétait pas prêt à recevoir cette thérapie
de choc, en raison notamment du poids des traditions endogènes.
Il existe une relation de cause à effet entre la culture
et le niveau de développement économique.
Si léconomie résulte des traditions culturelles
et religieuses, il ne peut y avoir de rationalité universelle.
Cela vaut aussi des analyses en termes de « risques par pays
» et des décisions dinvestissements. Doù
lapport de lanthropologie. Pourquoi le taux dépargne
est-il de 50 % à Singapour et seulement de 9 % à Mexico
? Quelle est linfluence de la tradition asiatique-confucéenne
par rapport à la culture catholique ? Les logiques de la
pensée et de laction sont spécifiques de lespace
et du temps. Pour être en mesure de prévoir les risques
pour des investissements internationaux, il serait souhaitable de
disposer dun atlas géoculturel.
De lorientation dune culture vers la contemplation
ou au contraire vers laction dépendront sa capacité
dinvention, son goût dentreprendre et dinvestir
ou ses capacités technologiques. Il est décisif de
savoir si la technologie est compatible avec la culture et la religion,
si les nouvelles technologies doivent être introduites en
Amérique latine imprégnée dune forte
culture transcendantale depuis la scolastique catholique du XVIe
siècle avec son éthique du travail, en Inde avec sa
croyance en la réincarnation qui a des répercussions
sur lorganisation du travail, au Japon avec sa tradition du
shintoïsme et son principe du consensus dans la prise de décision,
ou dans la culture nord-américaine calviniste avec son héritage
puritain du « destin manifeste », à savoir la
réussite matérielle ici-bas et la récompense
dans lau-delà.
Cest que lhistoire de la pensée reflète
le système des valeurs dune culture qui influe sur
lensemble de la société. Chaque système
économique a un « capital culturel » qui lui
est propre. Une politique de développement est plus quun
simple transfert de technologies. Lapplication des critères
des sociétés industrielles dans les pays émergents
conduit souvent à des erreurs. Il sagit de tenir compte
de facteurs culturels primordiaux : les structures religieuses,
la représentation de Dieu, les mythes, le culte des ancêtres
en Afrique (du Nigeria jusquà Madagascar), le rapport
de lhomme à la nature, au surnaturel et à la
mort, lattitude envers lenvironnement comme condition
pour un comportement écologique, le rapport au temps, au
sol et à la propriété, la reconnaissance de
lautorité et du pouvoir, laspiration au gain,
à la croissance et à la performance, lattitude
envers tout ce qui est nouveau, le sens du futur, la capacité
de former des élites, les modes de prise de décisions.
Dangereuse uniformisation
La culture est autre chose que du folklore ou de lornementation,
elle représente une force décisive pour le développement.
La technologie nétant pas neutre, elle doit sadapter
pour empêcher la destruction de lidentité culturelle,
voire de linstitution étatique. Lhomogénéisation
technique finit par standardiser et uniformiser tous les domaines
de la vie et menace la diversité des cultures, qui sont le
résultat dune histoire.
A loccasion du cent cinquantième anniversaire du Royal
Anthropological Institute de Londres, lanthropologue britannique
Ernest Gellner a dit très justement : « Là où
les politologues et les économistes navancent pas dans
leur analyse, les anthropologues sont appelés à trouver
les réponses aux problèmes urgents. Cela suppose évidemment
que lanthropologie assume létude de lhumanité
dans son ensemble, et pas seulement celle des "autres cultures".
»
Le niveau actuel de nos connaissances nous permet de comprendre
lêtre humain comme résultat dune évolution
à la fois génétique et culturelle faisant apparaître
un paradoxe : si la culture résulte de laction humaine,
il est tout aussi vrai que laction humaine résulte
de la culture ; si les gènes conditionnent les capacités
mentales de lhomme, celles-ci canalisent ses acquisitions
culturelles. Lhistoire culturelle de lêtre humain
telle quelle sexprime à travers les comportements
symboliques comme le langage, la capacité dinvention
technique et léchange de relations entre communautés,
remonte à 20 000 ou 25 000 ans, lorsque le paléolithique
supérieur se consolidait. Ce fut une époque de diffusion
accélérée, dinventions rapides et de
grandes performances artistiques, où le facteur culturel
a renforcé à son tour lévolution purement
génétique.
Une leçon simpose avant tout pour le XXIe siècle
: les alliances politiques et les coopérations économiques
doivent être précédées dun dialogue
entre les cultures et les religions. Cette recommandation en vue
dassurer la paix a déjà été faite
par des analystes prévoyants comme Georges Dumézil
et Claude Lévi-Strauss ou encore léconomiste
Amartya Sen (2). Cela savère plus difficile que jamais.
LOccident doit y participer, car le droit de décision
ne peut plus être délégué à un
seul Etat.
Ainsi, le dialogue interculturel, ou mieux intraculturel, devient
le problème existentiel de la future Realpolitik. Il est
indispensable de repenser la relation au sein de lunivers
multiple des cultures. Un équilibre fondé uniquement
sur la stratégie militaire ne suffira pas pour garantir une
paix durable. Il faut aussi un désarmement des cultures.
Au cours de sa longue histoire dévolution, lêtre
humain nest pas seulement devenu partie intégrante
dun Etat : il appartient avant tout à une culture et
à une religion. Cest là que se trouve la clé
pour toute solution pérenne de polylogie des cultures.
Une chose paraît claire : la globalisation économique
et matérielle ne conduit nullement à lunion
pacifique de lhumanité, comme on a voulu nous le faire
croire, mais plutôt à une uniformisation dangereuse.
Nous devons changer de direction. Luniversalité dune
culture ne sexprime pas à travers sa revendication
dabsolu, mais à travers son ouverture sur le monde.
Ma propre culture est toujours confrontée à celle
des autres, lautre étant aussi moi-même.
La représentation simultanée de toutes les cultures
et des Etats du monde à laquelle nous assistons est un phénomène
inédit dans lhistoire de lhumanité, dont
il faut tenir compte dans lordre mondial. La civilisation
mondiale du XXIe siècle ne doit pas avoir un caractère
dogmatique, mais aspirer au dialogue. Elle ne doit pas être
centralisatrice, mais interculturelle, dans tous les domaines de
la vie.
En fin de compte se pose la question de la relation entre lunité
et la diversité au sein de la civilisation planétaire
future. Les Nations unies ne comptent pas seulement plus de 180
Etats, mais aussi et surtout plusieurs milliers de traditions culturelles
et religieuses. Linternationalisme de léconomie
mondiale ne peut avoir du succès à long terme quà
condition que nous affrontions lhistoire dans le contexte
de cette « instantanéité absolue » qui
ne se concentre plus sur un lieu, mais sur un temps qui nous dévore
tous.
Le siècle montrera si nous sommes à la hauteur de
cette tâche politique, et si nous pouvons traduire en actes
lidée que la spécificité dune culture
ne peut sépanouir que dans la rencontre avec dautres
cultures. Nous verrons peut-être les prémices dune
interculturalité, garantie de paix et de la survie de lhomme.
Ni la rencontre entre cultures et religions ni la relation entre
technologie et culture ne sont des phénomènes nouveaux.
Mais dans la civilisation mondiale du XXIe siècle, ils simposent
comme une urgence politique dans chaque partie du globe géostratégiquement
importante.
Lhistoire de lévolution souvre sur une
perspective davenir, car, derrière toutes les religions
et toutes les cultures du monde, se cachent en fin de compte des
éléments communs à tous les êtres humains.
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