Déclaration
Déclaration de Kyoto
“Faire face à la
violence — Promouvoir une sécurité partagée”
Huitième assemblée mondiale des Religions pour
la Paix Kyoto, août 2006
Préambule
Représentant toutes les grandes
traditions religieuses et toutes les régions du monde,
plus de huit cents leaders religieux de plus d’une centaine
de pays ont tenu à Kyoto la huitième assemblée
mondiale de la Conférence mondiale des Religions pour
la Paix dont le thème était : “Faire face
à la violence et promouvoir une sécurité
partagée”. Nous, délégués
à cette assemblée, venons du réseau mondial
de Religions pour la Paix formé de conseils et de groupes
interreligieux locaux, nationaux, régionaux et internationaux
ainsi que de réseaux de jeunes et de femmes croyants.
Nous prenons en compte les contributions et les déclarations
significatives venant des assemblées des jeunes et des
femmes.
La première assemblée mondiale
de Religions pour la Paix s’était réunie
en 1970 à Kyoto. Chacune des assemblées tenues
depuis lors a réaffirmé les principes religieux
soutenus profondément et largement partagés qui
continuent d’inspirer notre recherche de la paix et de
la justice. Nous sommes tous convaincus de l’unité
fondamentale de la famille humaine et de l’égale
dignité de tous les êtres humains. Nous affirmons
le caractère sacré de chaque personne et l’importance
de sa liberté de conscience. Nous sommes engagés
à l’égard des valeurs et des attitudes éthiques
que partagent nos traditions religieuses. Nous soutenons la
valeur de la vie qui se manifeste dans la communauté
humaine et dans la création tout entière. Nous
reconnaissons que le pouvoir de l’homme n’est ni
absolu ni auto-suffisant, et que l’esprit d’amour,
de compassion, d’altruisme et la force de la vérité
intérieure l’emportent finalement sur le préjugé,
la haine, l’hostilité et la violence. Réunis
au Japon, pays qui a connu les horreurs des attaques nucléaires,
nous nous engageons à continuer de lutter pour un désarmement
atomique intégral et contre la prolifération des
armements.
Les participants à la première
assemblée mondiale de Religions pour la Paix avaient
déclaré : « Hommes et femmes de religion,
nous confessons avec repentir et humilité que nous avons
très souvent trahi nos idéaux religieux et notre
engagement à agir pour la paix. Ce n’est pas la
religion qui a fait défaut à la cause de la paix,
mais les gens de religion. Cette trahison de la religion peut
et doit être redressée. » Il est crucial
aujourd’hui que nous gravions profondément dans
notre cœur cette réflexion de nos vénérables
prédécesseurs.
Nous vivons actuellement dans un monde
aux prises avec bien des formes de violence, directe ou structurelle.
De violents conflits — entre des Etats ou en leur sein,
mettant aux prises des acteurs étatiques ou non —
tuent des personnes et détruisent des communautés.
Elles font plus de victimes civiles que militaires et frappent
de manière disproportionnée des populations vulnérables.
Les communautés de croyants, en particulier, ont un rôle
essentiel à jouer pour identifier toutes les formes et
manifestations de la violence et pour s’y affronter. Les
religions du monde ont l’expérience des abus commis
par ceux qui veulent exploiter la religion pour leurs propres
fins. Dans des conflits en cours à travers le monde,
la religion est utilisée pour justifier ou excuser la
violence. Il nous faut reconnaître, pour le regretter,
que dans nos familles spirituelles, certains groupes ont effectivement
voulu faire usage de la violence. Nous devons rejeter cette
tendance et renouveler l’engagement des religions à
suivre les voies de la paix. Les communautés de croyants
et leurs responsables doivent se dresser,
parler et agir contre un détournement de la religion.
Les diverses menaces liées entre
elles que subissent d’innombrables membres de la famille
humaine nécessitent que l’on adopte une vue très
large de la violence existant dans le monde. Les communautés
de croyants doivent jouer un rôle central, en partenariat
entre elles et avec tous les secteurs de la société,
pour empêcher et faire cesser les guerres, dénoncer
l’injustice, lutter contre la misère et protéger
la terre.
C’est maintenant le moment de le
faire, et la clé de notre action contre la violence est
la coopération fondée sur le respect et l’acceptation
mutuels.
Faire face à la violence
Aujourd’hui, le génocide,
la répression menée au nom de l’Etat, le
terrorisme et d’autres négations des droits de
l’homme violent le droit international, prennent pour
cible des civils innocents et menacent la sécurité
de groupes nombreux. Les lois qui restreignent les droits humains
et la liberté des citoyens sont elles aussi une forme
de violence. En rapport avec les conflits, la maladie, la famine,
les déplacements de population et les catastrophes écologiques
menacent gravement la vie. Les violences envers les femmes et
les enfants que sont le viol, la grossesse forcée, l’esclavage,
le travail imposé, la prostitution, l’emploi d’enfants
soldats et le trafic d’êtres humains sont fréquemment
utilisés comme moyens de guerre.
Les menaces physiques directes sont ce
qui définit le plus couramment la violence. Mais la réalité
des éléments divers et liés entre eux qui
mettent en danger la survie de millions d’êtres
humains oblige à adopter une notion bien plus large de
la violence dans le monde. Des injustices économiques
causant famine et misère extrême font mourir cinquante
mille personnes chaque jour. Des maladies que l’on pourrait
empêcher ou guérir en tuent des millions. Vingt
millions d’individus sont déjà morts du
SIDA et quarante millions d’autres sont contaminés
par le virus, avec des conséquences désastreuses
sur les populations affectées. Beaucoup d’entreprises,
spécialement les multinationales, déterminent
la marche de leurs affaires sans se préoccuper des valeurs
dont dépend le développement durable. La dégradation
de l’environnement et la raréfaction des ressources
naturelles menacent l’aptitude de notre planète
à entretenir la vie.
Les pauvres, les sans pouvoir et les
populations les plus vulnérables subissent de façon
disproportionnée les effets de la violence sous toutes
ses formes, allant des conflits armés, à la misère
extrême et à la dégradation de l’environnement.
Malheureusement, la religion joue un rôle significatif
dans des conflits parmi les plus irréductibles et les
plus sanglants. Elle est prise en otage par des extrémistes
et trop souvent aussi par les politiciens et les médias.
Les extrémistes se servent de la religion pour inciter
à la violence et à la haine et pour entretenir
des conflits sectaires, ce qui est contraire à nos convictions
les plus profondes. Les hommes religieux doivent voir clairement
pourquoi les religions sont prises en otage notamment par la
manipulation et l’interprétation abusive de leurs
principes de base. Les politiciens exploitent et manipulent
souvent pour leurs propres fins les différences entre
les croyances en mêlant la religion aux querelles politiques,
économiques et sociales. Les médias contribuent
aussi, dans les situations de conflit, à faire des religions
des boucs émissaires en les décrivant en des termes
qui ne les respectent pas. Ils ont trop tendance à identifier
les parties aux conflits par des étiquettes religieuses,
et à présenter la religion comme une cause de
discorde sans faire état de la diversité des positions
au sein des traditions religieuses, et sans signaler les multiples
façons dont les communautés de croyants font face
à la violence et œuvrent pour la paix.
Apporter à ces défis une réponse pluri-religieuse.
Au nom de nos convictions religieuses,
nous avons la responsabilité, au sein de nos communautés
respectives, d’affronter la violence chaque fois que l’on
abuse de la religion pour la justifier ou l’excuser. Il
faut que les communautés de croyants manifestent leur
opposition chaque fois que la religion et ses principes sacrés
sont dénaturés au service de la violence.
Elles doivent prendre les mesures qui s’imposent pour
exercer leur autorité morale à l’encontre
de cet abus.
Des impératifs éthiques
et religieux fondent la coopération entre les religions
en vue de résister à la violence et de la rejeter,
de l’empêcher autant que possible et de promouvoir
la réconciliation et la guérison.
Nos traditions religieuses nous appellent
à prendre soin les uns des autres et à traiter
les problèmes d’autrui comme s’ils étaient
les nôtres. La violence contre tout individu est une attaque
contre tous et doit nous préoccuper tous. Les communautés
de croyants se savent particulièrement appelées
à se placer du côté des plus vulnérables,
les pauvres, les marginaux, les sans défense. Nos traditions
religieuses reconnaissent que la vie humaine est essentiellement
vulnérable. La vulnérabilité de chaque
individu doit nous faire admettre la nécessité
de faire face à la vulnérabilité de tous.
Il existe aussi des motifs pratiques
de coopérer. Aucun groupe n’est à l’a
bri de la violence ou de ses conséquences. La guerre,
la misère, la maladie,
la destruction de l’environnement ont sur nous tous des
incidences directes ou indirectes. Les individus et les collectivités
se trompent s’i ls imaginent en être à l’abri
quand les autres en souffrent. Aucun mur ne sera jamais assez
haut pour nous isoler des effets des vrais manques et de la
vulnérabilité des autres. Aucun pays ne peut être
en sécurité quand d’a utres pays sont menacés.
Nous ne sommes pas plus en sûreté que le plus vulnérable
d’entre nous.
La coopération multi-religieuse
augmente énormément l’efficacité
de ce que les communautés de croyants peuvent entreprendre
individuellement. Agissant ensemble, elle peuvent jouer un rôle
important pour empêcher la violence avant qu’elle
se déclenche, atténuer les conflits, se faire
médiateurs entre les groupes armés et promouvoir
la reconstruction des sociétés brisées
par la guerre.
Les communautés de croyants n’ont
pas seulement à rejeter la guerre et l’o ccupation
étrangère, la violence sectaire, la prolifération
des armements et la violation des droits de l’homme. Il
leur revient aussi d’identifier et d’affronter les
causes profondes de l’injustice, des inégalités
économiques, de la faillite des institutions, des obstacles
au développement, de l’exclusion sociale et des
atteintes à l’environnement.
Pour une sécurité partagée
Les convictions morales de nos diverses
traditions religieuses nous fournissent un fondement éthique
pour faire face à la violence sous toutes ses formes
et pour envisager ce que serait une sécurité commune.
Les conceptions existantes de la sécurité
ne tiennent pas suffisamment compte des nombreuses formes de
la violence. La sécurité à l’échelle
d’une
nation ne garantit pas nécessairement la paix ; en fait,
elle encourage souvent la violence et augmente l’insécurité.
Les conflits armés se produisent entre les Etats et,
de plus en plus, à l’intérieur des Etats
et entre des acteurs non-étatiques. La sécurité
à l’échelle de l’humanité reconnaît
la solidarité de la famille humaine en prenant comme
point de départ les droits et les besoins des hommes.
Mais définir la sécurité humaine en ces
termes ne suffit pas à déterminer comment ces
besoins pourront être satisfaits et qui sera responsable
de les satisfaire.
Une vision complète de la sécurité
partagée met en rapport les besoins dont la sécurité
dépend, la manière d’y répondre et
les acteurs, instruments et partenariats à mettre en
œuvre à cette fin. Il est important que cette vision
de la sécurité partagée mette en lumière
la responsabilité collective qui incombe à tous
pour que soit satisfait notre besoin commun de sécurité.
La sécurité partagée
demande que tous les secteurs de la société reconnaissent
nos vulnérabilités communes et la responsabilité
que nous avons ensemble d’y faire face. Elle fait appel
à l’action collective de parties prenantes multiples
qui reconnaissent que chaque secteur de la société
doit affronter la violence si nous voulons être efficaces.
Cela suppose des formes de gouvernement démocratiques
et participatives. Les gouvernements, les organisations internationales,
la société civile et les communautés de
croyants elles-mêmes ont tous leur rôle à
jouer dans la promotion de la sécurité partagée.
Celle-ci, pour être réelle, doit transcender les
frontières géographiques, ethniques et religieuses.
Elle met en œuvre le sens du devoir, la responsabilité
et les capacités humaines partout où on les trouve.
Une sécurité partagée
effective à tous les niveaux satisfait les exigences
de la sécurité nationale. Elle reconnaît,
pour les neutraliser, les menaces directes et les dangers chroniques
qui pèsent sur la sécurité physique des
individus, et elle protège les pauvres, les sans pouvoir
et les plus vulnérables. Elle renforce l’action
des gouvernements et elle fait face aux inégalités
et aux injustices de la mondialisation. Elle seconde les efforts
des communauté de croyants et des chefs religieux pour
s’opposer au détournement de la religion à
des fins de violence et pour mettre en place des institutions
favorisant la collaboration entre les gouvernements, toutes
les composantes de la société civile et les communautés
de croyants.
S’engager dans la voie de la sécurité partagée
permet aux réseaux multi-religieux, comme celui de Religions
pour la Paix, d’agir plus efficacement pour transformer
les conflits, construire la paix, lutter pour la justice et
promouvoir le développement durable.
Religions pour la Paix
Religions pour la Paix est devenu une
voix et une force multi-religieuses mondiales majeures pour
la paix. En respectant les différences religieuses,
le réseau mondial de Religions pour la Paix encourage
une collaboration interreligieuse qui met en jeu les forces
des communautés de croyants en vue de la transformation
des conflits, de la construction de la paix et de la promotion
du développement durable.
Nous, délégués à
la huitième assemblée mondiale de Religions pour
la Paix sommes fermement unis dans l’engagement que nous
avons pris d’empêcher la violence et d’y faire
face sous toutes ses formes, et nous avons confiance en la force
de la coopération multi-religieuse pour promouvoir une
vision commune de la sécurité partagée.
Nous sommes déterminés à mobiliser nos
communautés pour qu’elles travaillent ensemble
et avec tous les secteurs de la société à
arrêter la guerre, à lutter pour construire des
collectivités humaines plus justes, à encourager
l’éducation à la justice et à la
paix, à éliminer la misère et à
promouvoir le développement durable dans l’intérêt
des générations futures.
Ces engagements et les appels à
l’action qui s’en déduisent expriment nos
croyances religieuses les plus profondes et les plus largement
partagées.
Kyoto, 29 août 2006